MUSÉES DE PAPIER
L'antiquité en livres 1600-1800
Ouvrage collectif sous la direction d’ Elisabeth Décultot,
directeur de Recherche au CNRS
Coédition Éditions du musée du Louvre
On considére avec un certain mépris les ouvrages archéologiques qui ont précédé la seconde moitié du XVIIIe siècle, c'est-à-dire le moment où, dans le sillage des travaux de Winckelmann, l'histoire de l'art antique et même l'histoire de l'art en général sont réputées avoir été réellement fondées. Ces travaux seraient le fait de collectionneurs plus curieux que critiques, incapables d'analyser et d'ordonner historiquement les antiquités dont ils traitent. En d'autres termes, ils seraient le témoin d'une ère proto-scientifique de la connaissance de l'Antiquité qualifiée d'“antiquaire” par opposition à la phase archéologique ouverte à la fin du XVIIIe siècle. L'ouvrage prend à rebours cette représentation en montrant l'extrême fécondité des travaux antiquaires accomplis durant la période 1650-1780 et leur importance déterminante pour l'éclosion du néo-classicisme au XVIIIe siècle. Dans la masse considérable des travaux que l'on range communément sous la rubrique antiquaire entre 1650 et 1780, l'ouvrage s'intéresse essentiellement à ce que l'époque désignait comme “figurés”, c'est-à-dire à l'ensemble des supports imprimés et graphiques reproduisant des antiquités. Dans cet ensemble, les livres illustrés dominent naturellement, car ils constituent l'une des manifestations les plus spectaculaires de ces recherches. Les volumes richement illustrés de L'Antiquité expliquée et représentée en figures de Montfaucon (1719-1724), de la Verona illustrata de Scipione Maffei (1732) ou encore du Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines de Caylus (1752-1767) en fournissent un exemple. L’ouvrage présente également de nombreux objets non imprimés qui ont accompagné le travail antiquaire ou qui en sont directement issus :
• collections de médailles et de pierres gravées anciennes
• bronzes de petite taille d'après des sculptures antiques
• maquettes (XVIIe-XVIIIe siècle) reproduisant des édifices antiques
• tableaux explicitement liés par leur thème aux publications antiquaires
• objets décoratifs (vases, etc.) s'inspirant des résultats des recherches antiquaires
QUELQUES FILS DIRECTEURS
L'étude des recherches antiquaires de cette période permet d'apporter un éclairage sur une série de questions concernant non seulement l'art antique lui-même, mais aussi, la manière dont commence à s'élaborer l'histoire de cet art. L'art et son histoire : naissance d'une relation On considère habituellement que c'est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle — sous l'impulsion de Winckelmann, tout particulièrement — qu'apparaît une vision réellement historique de l'art. En embrassant la période 1650-1780, le présent ouvrage met en évidence les liens qui relient ceux que l'ont voit souvent comme les fondateurs d'une discipline nouvelle, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec leurs prédécesseurs. Winckelmann, par exemple, publie certes la première Histoire de l'art dans l'Antiquité (1764), mais reste fidèle au modèle antiquaire dans les Monumenti antichi inediti (1767). Mondes antiquaires : extensions géographiques et chronologiques La notion d'antiquité recouvre des espaces géographiques et temporels très variés.
Au XVIIe et au XVIIIe siècle, le qualificatif d'antique s'applique tout aussi bien à l'espace gréco-romain qu'à la Chine, aux Celtes qu'aux Égyptiens. Si les recherches sur l'antiquité gréco-romaine jouissent d'une indiscutable prépondérance, leur rôle s'accroît considérablement à partir des années 1730, au moment où l'on commence à fouiller les sites d’Herculanum et de Pompéi. Pour rendre compte de ces extensions multiples, les points suivants sont mis en évidence : la découverte des antiquités égyptiennes et chinoises, l'intérêt naissant pour les antiquités nationales, les antiquités chrétiennes et le Moyen Âge. Archéologie et histoire naturelle. Beaucoup d'antiquaires de la période considérée furent aussi d'éminents “scientifiques”, c'est-à-dire des naturalistes, des astronomes ou des mathématiciens, tels Athanase Kircher et Francesco Bianchini. Les liens entre ces disciplines ont souvent été soulignés par leurs représentants eux-mêmes. Caylus voit dans l'antiquaire un “ physicien ” de l'histoire. Naturalistes et antiquaires partagent souvent les mêmes problèmes (comment identifier, interpréter et classer les objets), parfois les mêmes méthodes (empirisme, comparaison) et les mêmes sujets. Claude Perrault publie à la fois Les dix livres d'architecture de Vitruve, corrigez et traduits nouvellement en françois (1673 ) et les Mémoires pour servir à l'histoire naturelle des animaux (1671). L’ouvrage souligne le rôle que ces recueils figurés d’antiquités ont joué dans l’élaboration d’une acception nouvelle du mot art. Comme l'ont montré de multiples travaux, le XVIIIe siècle introduit un changement majeur dans l’usage et la signification de ce mot : peu à peu, on passe durant cette période d'un concept extensif d'arts au pluriel, incluant toutes les productions artisanales et techniques à un concept restreint d'art au singulier, arrimé à la notion de beauté.
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